LES PRINCES DU FEU – Prologue

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     Les ombres filaient à toute allure, se répandant sur le sol comme des trainées obscures et veinant le sable roux de la cité d’Akhramentra. Un à un, elles recouvraient les bâtiments de pierres blanches et les chariotes branlantes, striant le bois, la roche ou même le métal. Rien ne leur résistait.

     Le vent s’était levé à l’Est ce matin-là. Des nuages noirs avaient annoncé leur venue : les Djinns approchaient ! L’alerte donnée, les habitants devaient se réfugier dans les abris construits à cet effet. Depuis dix ans maintenant, les créatures démoniaques attaquaient les régions limitrophes de Shanmara. Après avoir englouti le royaume d’Olahert, ces êtres maléfiques tournaient désormais leur intérêt sur les plaines orientales du grand Empire du feu. Adeptes de Kräam, maîtres brasier, dresseurs de dragons… Rien ne semblait pouvoir arrêter ce mal.

     Mais, bien avant que la corne ne résonne du haut des minarets, deux enfants jouaient tranquillement dans la cour du temple. Les orangers en fleur envoyaient leurs pétales valser autour d’eux. Une légère brise rafraîchissait l’air que l’astre du jour chargeait en chaleur. L’entrechoquement des épées de bois claquait par-dessus les sifflements enjoués des oiseaux tropicaux et quelques cris résonnaient parfois en échos contre les murs du patio.

     Un rayon de soleil dans les yeux, un caillou plus gros que les autres et l’un des deux frères tomba au sol, le dos dans l’herbe jaunie. Il s’agissait du plus jeune, du plus frêle. Son sabre factice lui échappa et le garçonnet à la chevelure bouclée leva un bras pour se protéger des coups que lui assenait son aîné.

     — Kylian ! Arrête ! Aïe ! Arrête, j’ai dit !

     Le plus grand cessa enfin l’assaut, mais garda tout de même sa lame pointée sur sa victime, le regard triomphant. Les cheveux plus lisses, la peau moins mate, on lui reconnaissait tout de même des airs du peuple des sables.

     — Arrête de faire le bébé, Samir. Relève-toi !

     — Tu triches !

     — Non, ce n’est pas vrai. C’est toi qui tombes sans cesse.

     Pris au piège, Samir leva une main qu’il referma sur l’arme. Entre ses petits doigts se créa une lueur incandescente et bientôt, des flammes s’échappèrent pour dévorer le jouet de bois. Dans un cri de surprise, Kylian lâcha l’épée qui rebondit sur le sol, puis il tapa rageusement du pied.

     — Là, c’est toi qui triches ! On avait interdit l’usage du feu !

     — Tu es trop grand, riposta l’autre en se relevant. Ce n’est pas juste. Jamais je ne pourrai gagner…

     Un vrombissement déchira le ciel de la cité. Un cri grave, présage de mauvais augure. Les oiseaux s’envolèrent dans une nuée éparse tandis qu’un brouhaha remontait des rues en contrebas. Le jeu s’acheva aussi sec et les petites têtes cherchèrent à comprendre d’où provenait tout ce remue-ménage.

     Deuxième alerte. Il leur sembla que des cris remontèrent jusqu’à eux.

     — Qu’est-ce que c’est ? demanda Kylian en s’approchant des murs de l’enclos.

     — Kylian ! Samir !

     Des pas précipités leur parvinrent et ils se retournèrent alors qu’une silhouette enveloppée d’un drapé blanc traversait le chemin pavé. Une femme au visage encore poupon. Elle ne dépassait pas la trentaine, pourtant, pouvait-on lire dans ses yeux le courage et la vivacité d’une reine. Des tâches de rousseurs venaient parsemer sa peau brune et un châle vaporeux recouvrait sa chevelure ébène.

     D’autres personnes la suivaient. Tous accouraient et affichaient cette même expression de peur. Parfois même, certains criaient, donnaient des ordres.

     La femme arriva au niveau des enfants et se saisit de leurs mains sans plus d’explications. Jamais ils n’avaient connu telle frayeur dans le regard de leur mère. Elle, cette femme si droite, si forte. Malgré sa petite taille, la reine Yasahël de Shanmara savait s’imposer. Son fort caractère n’était un secret pour personne.

     Les garçons se laissèrent entraîner, traversant le long couloir entièrement recouvert de mosaïques colorées et aux dessins géométriques. Des coupoles bombées venaient percer le plafond et des niches s’ouvraient sur de petits balcons recouverts d’avancées voûtées. Dégringolant des murs, des encensoirs déversaient une odeur âcre malgré les multiples ouvertures sur l’extérieur.

     Par-dessous les bras qui les poussaient à courir, les deux frères se jetaient des regards interrogateurs, au cas où l’un d’eux aurait su ce qui provoquait un tel affolement général.

     — Plus vite, pressait l’un des hommes qui les accompagnait.

     On reconnaissait à sa tunique dorée l’un des diplomates d’Akhamentra. Les autres hommes, serrés dans leurs pantalons de toile noire et chaussés de leurs grosses bottes à la pointe recourbée, revêtaient l’habit traditionnel des adeptes de Kräam : les grands guerriers du feu. Un sifflement remonta jusqu’à eux, suivit d’un bourdonnement, comme le ferait une tempête de sable. La lumière diminua d’un coup, les rayons du soleil ne passèrent plus. Les adeptes durent user de leur magie pour garder une visibilité suffisante. De petites flammes virevoltèrent autour du groupe, dansant comme des gerbes folles suspendues dans les airs.

     L’homme à la tunique dorée empoigna le bras de la reine.

     — Nous n’y arriverons pas… L’abri est trop loin.

     Il l’entraîna à sa suite dans une vaste salle de réception. Des tapis et coussins parsemaient le sol et des voiles en soie dégringolaient du plafond. La femme se plaça au centre de la pièce, les deux petits désespérément accrochés à ses mains. La peur inondait leurs yeux dorés alors que les adeptes refermaient et scellaient la porte d’entrée.

     Les guerriers usèrent de leurs dons pour apposer des sceaux lumineux sur les battants de fer. Le métal devenait incandescent lorsque des lignes, chauffées à blanc, dessinèrent une arabesque divine. Rien de maléfique ne pourrait plus passer par ici, mais la reine observait avec angoisse les multiples ouvertures perforant les murs. Impossible de toutes les sceller à temps ! Les ombres passeraient. Déjà, dehors, il faisait nuit noire et le bourdonnement s’intensifiait. C’était comme si des nuées d’insectes encerclaient le palais et s’écrasaient sur ses murs dans des clapotis sordides.

     Le regard d’Yasahël cherchait désespérément une solution. Elle devait mettre ses enfants à l’abri, protéger ses fils. Sa fouille se finit sur un coffre large d’environ deux mètres, solide et orné de dorures.

     — Mère, demanda timidement Samir. Que se passe-t-il ?

     — Les Djinns ! éclata Kylian en s’appuyant contre la reine. Ce sont les Djinns ! Ceux qui ont fait tomber Olahert et Tatkamba ! Ils enlèvent les gens et ne laissent derrière eux que des cités fantômes !

     Samir ouvrit de grands yeux ronds.

     — Nous allons mourir ?

     La reine émit un sifflement désapprobateur, mais elle ne pouvait dissimuler l’angoisse qui étirait ses traits. Déjà, des murmures incessants s’infiltraient par les niches. Des ombres anormales se déplaçaient sur les murs. Sans plus attendre, la gorge nouée, elle s’élança en direction de la malle et l’ouvrit pour en éjecter le contenu. Vases, toisons, parures… Tout finit au sol. Une fois vidée, Yasahël dressa un doigt autoritaire.

     — Dedans !

     Les garçons obéirent avec réticence et elle dut les pousser pour les obliger à s’agenouiller.

     — Je vais refermer la malle, expliqua-t-elle sans oser regarder ses fils dans les yeux, et utiliser le feu de Kräam pour la sceller. Les ombres ne pourront pas vous y trouver. Restez cachés dedans, ne sortez pas. Sous aucun prétexte !

     Les deux enfants s’alarmèrent, pris de panique. Leurs voix montèrent dans les aigües et s’entremêlèrent dans un mélange de cris réfractaires et de larmoiements.

     — Mais… Mère, et vous ? s’inquiéta Kylian.

     — Venez ! Venez ! Ne nous laissez pas.

     Les doigts fins de la reine se saisirent des mentons encore ronds de l’enfance et ses iris dorés, héritage des rois de Shanmara, se fixèrent dans ceux des petits. Ses lèvres tremblaient légèrement, mais sa voix se voulait sans failles. Elle ne pouvait faiblir devant eux.

     — Nous nous reverrons. Kylian… Tu es le grand frère. Protège Samir. Quoi qu’il arrive, quoi que vous entendiez, ne sortez pas.

     Le regard de la femme se fixa sur l’aîné et celui-ci ne put que garder la bouche close. Contrairement à son frère, il ne pleurait pas, mais son cœur s’effondra à cet instant.

     — Mère…

     Le couvercle se referma, le visage de la reine disparut sous les hurlements de ses fils. Samir s’agita alors qu’une lueur incandescente chassait les ténèbres de la petite caisse de bois. On venait de la sceller à l’aide du feu sacré. Le cadet tenta d’en ouvrir le sommet d’un coup d’épaule, mais Kylian le ceintura pour le maintenir tranquille. Les bras bloqués le long du corps, l’enfant se mit à hurler.

     — Laisse-moi sortir, Kylian !

     — Arrête, Samir ! Arrête ! Calme-toi !

     — On doit aider Mère ! On ne va pas la laisser dehors, se faire emporter par les Djinns !

     — Je dois te protéger, elle me l’a demandé…

     Leurs respirations saccadées envahissaient l’espace confiné et l’air paraissait de plus en plus irrespirable. Puis un grondement s’éleva. Des cris aigus, une cohue insoutenable et la malle fut prise de tremblements. Les deux enfants hurlèrent de frayeur. Kylian agrippait désespérément la chemise de Samir de peur de le voir également disparaitre. Le bruit du vent, une véritable tempête et soudain, tout se calma. Plus rien. Plus un son.

     Le cadet, en pleur, suppliait. Ses larmes perlaient sur le bras nu de son frère.

     — Sauve-la, Kylian. Sauve maman. C’est toi le futur roi. Tu dois l’aider. Tu dois la sauver. C’est ton rôle, c’est ta responsabilité !

     Perdu, choqué, l’aîné bafouilla sans réussir à desserrer son étreinte. Les muscles crispés de ses bras enserraient Samir dans un étau. Une vague hésitation, un refoulement de larmes et Kylian approcha son œil du trou de serrure. Par-delà, il n’aperçut que l’obscurité, puis une lumière l’aveugla. Clignant des yeux, il lui sembla distinguer une silhouette au centre de la pièce. Debout, les bras ballants, la tête basse, il reconnut les longs cheveux sombres de sa mère. Elle semblait endormie, le corps flasque. Le cœur de l’enfant bondit dans sa poitrine. Elle était là, elle était en vie ! Mais bien vite, il comprit que quelque chose n’allait pas. Son espoir s’effondra.

     Ses pieds… Ils ne touchaient pas le sol ! Ses orteils léchaient à peine le tissu des tapis. Kylian retint un étranglement quand quelque chose remua derrière la reine. Une longue forme noire se déroula, un humanoïde déformé, entièrement composé de ténèbres. Des yeux blancs, des contours vaporeux, des membres effilés… La chose tourna la tête dans sa direction, comme si elle pouvait le voir à travers le trou minuscule. Les doigts de Kylian se resserrèrent encore un peu plus sur la poitrine de son frère tandis que le corps de la reine s’élevait lentement dans les airs. La bête de fumée détendit son bras. Kylian ne vit que la dépouille être propulsée droit sur lui et il se jeta en arrière dans un éclat de sanglots.

     Les hurlements de Samir redoublèrent. Inlassablement, le cadet suppliait son ainé de porter secours à leur mère, de la sauver. C’était son devoir, sa tâche, sa responsabilité… Mais, tétanisé au fond de sa malle, les doigts si crispés qu’ils en devenaient douloureux, Kylian pouvait à peine ouvrir la bouche. Ses yeux fixe perçaient le noir de leur cachette, tandis que de maigres murmures filtraient entre ses lèvres tremblotantes.

     — Je… Je ne peux pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas…

     Des heures durant, ils restèrent ainsi, blottis l’un contre l’autre. Samir pleurant, Kylian pétrifié par l’horreur. Aucun corps ne fut retrouvé, pas de sang. Tous avaient été emportés.

« Je crois que c’est à cet instant que mon histoire débuta, que je me mis à me dérober de mes devoirs. Fuir mes responsabilités, plutôt que d’avoir à assumer un échec. Comment aurais-je pu régner avec ce poids sur la conscience ? Quel mérite avais-je ? Plus jamais je ne voulais revivre cela. Plus jamais je ne voulais porter cette culpabilité. »

 

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